2 avril 2017

Diego Lucifer, renégat espagnol et flibustier néerlandais


Diego Lucifer (né Diego de Los Reyes) compte parmi les personnages les plus étonnants de l'histoire de la piraterie en Amérique. D'abord et avant tout parce que c'est un Noir — ou plus exactement un Mulâtre, car il n'est qu'à moitié d'origine africaine — qui, grâce à ses qualités et à force d'ambition, est parvenu à devenir capitaine corsaire. En cela, il fait figure d'exception puisqu'à l'époque où il évolue (1632-1643), il est le seul noir ou mulâtre, recensé jusqu'ici, à avoir commandé des Blancs en mer et à s'être hissé jusqu'à cette position, quoique mineure, mais néanmoins relativement prestigieuse pour un homme de « naissance commune », autrement dit ni noble ni bourgeois, et ce nonobstant la couleur de sa peau.

L'époque de Diego Lucifer, c'est celle où les colonies françaises et anglaises récemment fondées dans les Petites Antilles, connaissaient une forte croissance, notamment à Saint-Christophe et à la Barbade. Celle aussi où les escadres de la Geoctroyeerde Westindische Compagnie (ci-après « la GWC ») dominaient encore la mer des Antilles, particulièrement la côte de La Havane, cherchant à faire main basse sur l'une des deux flottes aux trésors espagnoles, nommément Les Galions et la Flotte de la Nouvelle-Espagne. Époque où la même GWC consolidait ses acquits au Brésil et faisait la conquête de Curaçao. Celle encore où la Providence Island Company colonisait les îles inhabitées de Santa Catalina et San Andrés, au large des côtes du Nicaragua, et prenait sous sa protection l'éphémère première colonie de la l'île de la Tortue, à la côte nord-ouest de Saint-Domingue. Époque enfin où cette dernière île et sa lointaine associée Santa Catalina (rebaptisée Providence) servaient de ports de relâche occasionnels aux aventuriers courant sus aux Espagnols, préfigurant les établissements plus achevés du même genre que formeront les Anglais à la Jamaïque et les Français dans la partie occidentale de Saint-Domingue, établissements qui accueilleront ces corsaires ou pirates que l'on commencera bientôt à appeler, en français, « fribustiers » ou « flibustiers ».

À plus d'un titre, Diego Lucifer préfigure ces flibustiers qui, à partir des bases qu'ils auront en Amérique, feront une guerre continuelle par mer et par terre aux Espagnols, sans être obligés de retourner désarmer en Europe. Navigateur chevronné de la mer des Antilles et du golfe du Mexique, il fréquente les colonies de Curaçao et de Saint-Christophe, et sans doute aussi celles de la Tortue et la Providence, et vers la fin de sa carrière, il séjourne très longtemps dans les îles du golfe du Honduras, d'où il attaque navires et petites villes espagnoles. Enfin, il est lui-même d'origine « américaine ». Il est un criollo — un « créole » — comme disent alors les Espagnols, qui sont ses compatriotes parce qu'il est né sujet du roi d'Espagne. C'est donc un traitre, ou plus correctement un renégat, qui s'est jeté lui-même parmi les Néerlandais, l'ennemi hérétique, qu'il a d'abord servi quelques années à bord des navires de guerre de la GWC avant d'obtenir le commandement d'un corsaire hollandais.

Du vivant même de Diego Lucifer, plusieurs choses inexactes, ou plus ou moins vraies, ont circulé sur son compte, rumeurs que le principal intéressé n'a apparemment pas cherché à démentir ni à corriger, et qu'il a peut-être lui-même contribué à répandre. Ce texte tente de rétablir certains faits le concernant à partir de documents d'archives ou de relations anciennes qui ont été négligées jusqu'à maintenant ou qui n'étaient pas disponibles ou accessibles précédemment. Dans cette entreprise, j'ai d'ailleurs suivi comme guide la relation inédite d'un Espagnol qui a connu Diego Lucifer. En dépit du fait que l'auteur s'y montre fort complaisant envers son sujet, cette relation m'a permis d'aller de découvertes en découvertes, et de lever un peu le voile sur la carrière d'un personnage mythique, le rendant ainsi plus humain, mais non moins fascinant.

Lire la suite

R. L.

19 septembre 2016

Charte-partie de l'amiral Morgan, en 1669

« Les paroles s'envolent, les écrits restent. » Les flibustiers, entrepreneurs de guerre, connaissaient bien en affaires la supériorité de l'écrit sur la parole, même s'ils ne savaient pas tous lire et écrire. Outre la commission qui les autorisait à prendre sur l'ennemi du moment, le document auquel il attachait le plus d'importance était la charte-partie, ce contrat qui réglait entre eux et leur capitaine le détail du voyage à venir. Contrairement à la commission, qui était souvent enregistrée auprès d'un greffier au départ du port, la charte-partie était un document de nature essentiellement privée, qui ne devenait public qu'à l'occasion de rares poursuites judiciaires impliquant les contractants. C'est pourquoi, sans doute, peu de charte-parties de flibustiers ont survécu jusqu'à nos jours. En fait, dans de petites sociétés de quelques milliers de personnes comme celles des colonies de la Jamaïque et de Saint-Domingue au 17e siècle, tout capitaine flibustier devait tenir parole et respecter sa signature ou la marque qui en tenait lieu au risque de ne pas faire une très longue carrière.

C'est l'une de ces chartes-parties que je me propose ici d'analyser. À bien des égards, il s'agit d'un document exceptionnel, car, à ma connaissance, c'est la seul contrat d'armement conclu entre plusieurs capitaines flibustiers et leurs compagnies respectives qui soit parvenu jusqu'à nous. Et elle concerne le plus fameux des flibustiers, Henry Morgan.

Lire la suite.

R.L.

18 septembre 2016

Les flibustiers en mer du Sud, 1686-1695

La semaine dernière est paru, aux Édition Anacharsis, un livre intitulé L'Enfer de la flibuste, centré autour de la relation anonyme d'un voyage à la mer du Sud fait par certains flibustiers de Saint-Domingue (1686-1690), formant la première partie du Manuscrit Français no. 385, conservée à la Bibliothèque nationale de France.

Ce n'est pas la première fois que ce très intéressant document est présenté au public. Il y a plus d'un siècle, Édouard Ducéré l'avait publié en deux parties, presque in extenso, dans le  Bulletin  de  la  Société  des  sciences  et  arts de Bayonne (1894-1895). Plus récemment (2011), il a été traduit et publié en anglais par Peter T. Bradley dans son ouvrage The Last Buccaneers in the South Sea 1686-1695, avec certains documents espagnols provenant de l'Archivo general de Indias relatifs à cette affaire.

Outre une transcription de relation, L'Enfer de la flibuste se démarque de ces deux prédécesseurs en racontant l'ensemble du voyage en mer du Sud effectué par le capitaine François Rolles et de sa compagnie, de 1686 à 1695, en utilisant des sources d'archives souvent inédites, notamment l'échange de correspondance entre le capitaine Rolles et les autorités du district d'Acaponeta, au Mexique, durant le long séjour que les flibustiers y firent.

Je dois également souligner l'excellent travail de rédaction que Frantz Olivié a réalisé en établissant cette nouvelle édition de la relation anonyme, notamment le prologue du livre, le meilleur que j'ai pu lire sur les flibustiers depuis 20 ans, toutes langues confondues.

Enfin, par souci d'honnêteté et de transparence, je dois vous avouer, chers lecteurs, avoir collaboré à l'entreprise, à titre gracieux... mais surtout avec beaucoup de plaisir. Ma contribution s'est toutefois limitée à fournir à M. Olivié diverses transcriptions de documents espagnols que j'avais faites aux fins de mes propres travaux durant l'été 2015, et à partager avec lui mes constats quant à cette expédition particulière des flibustiers, et à leur histoire en général.


R.L.


3 avril 2016

Géographie ancienne du Belize et les Mayas


Je vous propose cette fois-ci mon analyse et ma transcription d'un mémoire de deux flibustiers  français de Saint-Domingue concernant le golfe du Honduras (1670). Vous y apprendrez notamment d'où proviennent certains toponymes actuels du Belize, dont une petite île a conservé le nom de l'un des auteurs du mémoire. Il y est également question des origines d'une alliance éphémère entre les flibustiers et les Indiens mayas dans la même région.


R.L.

6 février 2016

Robert S. Weddle (1921-2015)

C'est avec tristesse que j'apprends aujourd'hui — avec quelques mois de retard — le décès de l'historien texan Robert Samuel Weddle (5 juin 1921 — 16 octobre 2015). En effet, M. Weddle avec qui j'ai entretenu une brève correspondance il y a 10 ans m'avait encouragé et assisté dans la publication d'un article intitulé The Privateers of Saint-Domingue and Louis XIV's Designs on Spanish America, 1683-1685, qui — grâce à lui — est paru dans le volume 39 de la revue Terrae Incognitae. C'était un grand Homme, d'une extrême générosité.

Je reproduis ici, intégralement, sa notice nécrologique telle qu'elle apparaît sur le site du Wise Funeral Home, de Bonham, au Texas :   

Funeral services for Robert Samuel “Bob” Weddle, 94, of Bonham, will be held at 2:00 PM Tuesday, Oct. 20, 2015 at First United Methodist Church under the direction of Wise Funeral Home. Rev. Dyan Dietz will officiate. Burial will follow in Carson Cemetery, Ector, Texas. Bob passed away early Friday morning, Oct. 16, 2015 at Texoma Medical Center in Denison, Texas.

Bob was born June 5, 1921 in Fannin County, Texas, the son of Charles Leonard Weddle Sr. and Montee Irene Nelms Weddle. He attended Duncan School and Bailey Inglish and graduated from Bonham High School. After attending Texas Tech University, he entered the US Navy during WWII and was sent to Officers Training School in Pittsburgh, Kansas. It was there he met his future wife, Avis Williamson, and the couple married on Oct. 27, 1943 in Fort Leonardwood, Missouri while in route to Norfolk Virginia. After the war ended, Bob finished his degree in journalism at Texas Tech University. The couple then moved to Dallas and Bob went to work for United Press. Following that the family moved to Texas A&M University in College Station, where he worked for the Information Dept. This was followed by several years as City Editor for the Sherman Democrat. While there, friends they had known from college and the Navy found a newspaper for the Weddles to buy – The Menard News, a weekly paper. They moved to Menard and in the 11 years they were there, as publisher of the newspaper, Bob wrote a weekly column, sold ads, did the layouts, wrote stories and watched the paper being printed on their press. It was here that he began research on an interesting story which became his first book, “San Saba Mission: Spanish Pivot in Texas”, published in 1964 and printed by the University of Texas Press. He received the Award of Merit from the American Association for State and local history. Bob was the author of thirteen books and in 1996 his book, “Changing Tides: Twilight and Dawn in the Spanish Sea, 1763-1803” was awarded the Coral Horton Tullis Memorial Prize given annually by the Texas Historical Assn. for the year’s best book on Texas. Before returning to Fannin County, the Weddles spent several years in Austin where Avis taught 3rd grade and Bob worked for the University of Texas Press and for the Texas Governor’s office under Governors, Preston Smith and Dolph Briscoe on the Criminal Justice Plan for Texas. After returning to Fannin County, he was a well known breeder of Black Angus cattle. He was a member of First United Methodist Church. Bob was preceded in death by his wife, Avis on Aug. 13, 2000 and later married Peggy Jean Chandler who also preceded him in death in 2008. He was also preceded in death by an infant daughter, Bonnie Kay Weddle, his parents, four brothers, Wilson Nelms Weddle, Charles Leonard Weddle, Jr., Joe Tom Weddle and Kendall Weddle who died in infancy, and three sisters, Frances Weddle Young, Lora Lee Reineman and Laurel Earline Weddle.

Bob is survived by his son, Timothy R. Weddle of Houston, Texas; daughter, Teresa Galey (Kenneth) of Slidell, Louisiana; grandchildren, Travis Robert Rainwater (April), Heather Janeen Viger (Ty), Philesa Nan Edwards, Jason Robert Weddle (Lindsay) and Jennifer Lynn Weddle Great Grandchildren, Truman Davis Rainwater, Griffin Tate Rainwater, Stella Blue Rainwater, Tynsley Rain Viger and Abigail Freelin Weddle.

27 septembre 2015

Un capitaine espagnol au service de la France

Parmi les flibustiers, il y aurait eu un certain capitaine Diego qui aurait fait la course contre les Espagnols en Amérique pendant plus de 40 ans. Dans les faits, il s'agit d'au moins deux personnages différents, le premier Diego fut un mulâtre de l'île de Cuba qui servit principalement sous commission néerlandaise, et le second un Espagnol, lui aussi cubain, qui fut l'un des capitaines de l'île de la Tortue. Nous présentons dans le texte suivant les résultats de notre recherche inédite concernant le second de ces deux capitaines :
Encore une fois, il demeure essentiel (lorsque c'est possible) de remonter aux sources, et de ne point tenir pour vérité ce qui peut sembler l'être à prime abord.

23 octobre 2011

Laurens De Graffe

Il y a quelques années, j'avais publié sur mon site (section «Figures de Proue») un texte intitulé Les débuts de la carrière de Laurens De Graffe (1674-1681): Quelques rectifications et nouvelles hypothèses. J'ai corrigé récemment ce texte à la suite de nouvelles découvertes que j'ai faites. Il est disponible à l'adresse suivante :
 Vous noterez que la nouvelle version de ce texte est maintenant en format pdf et non plus en html, et que son contenu ne peut ni être copié/collé ni imprimé, petites précautions prises depuis le pillage en règle dont j'ai été victime (voir la page d'accueil du Diable Volant).