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5 mai 2022

« mea culpa » concernant Raveneau de Lussan

page de titre du journal de Raveneau

Dans mon texte intitulé Lorsque les flibustiers prenaient la plume : le dossier « Massertie », publié l'an passé dans la revue HISTOIRE(S) de l'Amérique latine, j'ai commis une légère erreur. En effet, à la page 2, note 6, de ce texte, j'y identifiais Raveneau de Lussan, auteur d'une relation de voyage en mer du Sud, comme étant « Hiérosme Raveneau, sieur de Luxan, bourgeois de Paris, décédé en 1716 ». Or, après quelques vérifications, il apparaît que ce personnage ne peut pas être le flibustier Raveneau, mais plutôt son père... bien que je doive demeurer prudent en formulant cette nouvelle hypothèse... plus prudent que je ne l'ai été en prenant pour vérité ce qui manquait de corroboration! L'erreur m'apparaît d'autant plus importante que ma bévue se retrouve maintenant dans la notice de Raveneau de Lussan sur Wikipedia, et que l'un de mes collègues a utilisé ce renseignement dans l'une de ses publications. Reprenons donc l'affaire depuis le début.

Le nom complet du sieur Raveneau, qui servit sous des capitaines tels que Laurent de Graffe et François Grogniet, est inconnu, même si dans certaines notices biographiques (par exemple, celle du catalogue la Bibliothèque nationale de France) il est prénommé Jacques. Malgré les recherches que j'ai faites à plusieurs reprises, je n'ai jamais trouvé aucune source confirmant ce prénom. Cependant, il y a quelques années, j'ai découvert un document produit par un généalogiste français nommé Guillaume Pot, Familles BRILLON & SALMON : marchands drapiers, où il était question de Hierosme [autrement dit Jérôme] Raveneau, sieur de Luxan, bourgeois de Paris, décédé en 1716. Évidemment, puisque le nom de lieu Luxan est une variation de Lussan — ce que j'ai pu constater dans d'autres documents que j'ai pu consulter sur Geneanet, et notamment des actes notariaux originaux ou des dépouillements de ces actes —, je me suis dis, voici notre flibustier! Cela paraissait plausible. En effet, ce Hierosme Raveneau avait épousé, en 1703, Geneviève Brillon, dont il avait eu un fils prénommé Charles Hiérosme né l'année suivante.

C'était trop beau pour être vrai. En effet, il y a quelques jours, en consultant les pièces originales du Cabinet des titres, provenant des anciennes archives de la Chambre des Comptes, Ravelin-Ravignan (BnF Français 28923), je me suis rendu compte de ma méprise. Ledit Hierosme Raveneau sieur de Lussan n'en était pas à son premier mariage. Avant son union avec la demoiselle Brillon, il était déjà veuf (depuis 1701) de feue Geneviève Belin, qu'il avait épousée, également à Paris, en... 1658. Or, à supposer qu'il ait eu au plus 20 ans en 1658, il aurait eu près de 40 ans en 1677, lors du siège de Saint-Ghislain, dans les Flandres, auquel Raveneau de Lussan le flibustier dit avoir participé alors qu'il était très jeune, encore à la charge de de ses parents.

L'affaire ne s'arrête pourtant pas là. Hierosme Raveneau, sieur de Luxan, eut aussi un fils de sa première épouse, la demoiselle Belin, prénommé Hiérosme comme son père. Ce second Hiérosme Raveneau, décédé avant son père le sieur de Luxan, soit avant 1716, pourrait-il être notre flibustier? Il laissa trois enfants de son union avec une certaine Françoise Boutillier, lesquels sont qualifiés de mineurs au décès de leur grand-père paternel. À cette époque la majorité étant fixée à 25 ans, l'aîné de ces trois enfants serait donc né au plus tôt vers 1691, vraisemblablement beaucoup plus tard. Par conséquent, le mariage de leur père avec la demoiselle Boutillier aurait été célébré dans les dernière années du XVIIe siècle, soit après le retour de Raveneau le flibustier en France. Il serait vraisemblable — notez le conditionnel — que ce dernier et Hierosme Raveneau fils soient un seul et même homme. Dans tous les cas, il y a une relation évidente entre le flibustier qui se faisait appeler Raveneau de Lussan, originaire de Paris, et cette famille Raveneau de Luxan, également de Paris.

Avant de conclure ce mea culpa touchant Raveneau, je souligne ici qu'un exemplaire de la première édition de son livre a été récemment mis en ligne sur Gallica. Cette édition, fort rare comparativement à celles suivantes de 1690, 1693 et 1705, fut achevée d'être imprimée le 22 septembre 1689 sur les presses de Jean-Baptiste Coignard, imprimeur ordinaire du roi.

1 avril 2022

Les deux Bachelors Delight

détail d'un tableau de Willem van de Velde (1680)
Détail d'un tableau de W. van de Velde

À la fin de septembre dernier, alors que je concluais mes recherches pour un texte sur le premier voyage de Thomas Tew en mer Rouge, j'ai eu quelques échanges avec un chercheur que j'avais abordé via Facebook. L'objet des enquêtes de cet homme était le Bachelors Delight, le navire de l'un des prédécesseurs de Tew, le capitaine George Rayner ou Raynor, dont l'expédition fait également l'objet d'un autre de mes textes. Il faut d'abord savoir que certains historiens américains considèrent, encore à tort (selon moi), que le navire de Rayner est le même que celui que commandèrent John Cook puis Edward Davis lors de leur entreprise en mer du Sud (1684-1688), lui aussi appelé Bachelors Delight. Or, ce que j'ai pu déduire de mes échanges avec ce mystérieux chercheur c'est qu'il croyait aussi à cette hypothèse, et qu'il en était d'ailleurs l'un des promoteurs. Pourtant, il me semblait, me disais-je, qu'il pouvait avoir de sérieuses preuves pour appuyer ces dires. L'homme se montra très réticent à fournir des détails sur ces preuves, par crainte de se voir voler le fruit de ses travaux, crainte fort légitime au demeurant et que je comprend fort bien. Je soupçonnais toutefois qu'il lui manquait certains éléments parce que j'ai un excellente connaissance l'histoire du Delight de Cook et Davis, et ce navire n'a absolument rien à voir avec celui du même nom que commanda Rayner. J'ai donc proposé à ce chercheur américain de lui exposer mon argumentation à ce sujet, avec les preuves documentaires à l'appui, et ce sans aucune contrepartie, comme je l'ai d'ailleurs fait souvent par le passé pour d'autres.... Mais ce fut en vain. Qu'à cela ne tienne, si mon mystérieux correspondant vient à lire cette page, il trouvera ici tout mon argumentaire concernant ce que j'appellerais l'affaire des deux Delight :

From the South Sea to the Red Sea : The case of the two 'Bachelors Delight' (1683-1692)

At the end of last September, while I was finishing my research for my text on the fort voyage of Thomas Tew to the Red Sea, I had some discussions with a researcher that I had approached via Facebook. The subject of this man's investigations was the Bachelors Delight, the ship of one of Tew's predecessors, Captain George Rayner or Raynor, whose expedition is also the subject of one of my previous texts. You should first know that some American historians consider, still wrongly (in my opinion), that Rayner's ship is the same as the one commanded by John Cook and then Edward Davis during their venture in the South Sea (1684-1688), this ship being also called Bachelors Delight. However, what I was able to deduce from my exchanges with this mysterious researcher is that he also believed in this hypothesis, and that he was, moreover, one of his promoters. Yet it seemed to me, I told myself, that he might have some serious evidence to back up his claim. The man was very reluctant to provide details on his evidence, for fear of having the fruit of his researches stolen, a very legitimate fear, which I understand very well. I suspected, however, that he was missing some elements because I am very familiar with the history of Cook and Davis' Delight, and this ship has absolutely nothing to do with the ship of the same name commanded by Rayner some years later. I therefore proposed to this American researcher to present my argument to him on this subject, with supporting documentary evidence, and this without any obligation (as disclosing to me his own sources) from his part, as I have often done in the past for others, but it was in vain. Never mind, if my mysterious correspondent reads this page, he will find here all my arguments concerning what I call the affair of the two Delights:

10 mars 2022

Notes de lecture : Les aventures du capitaine Montauban

Couverture du livre

Histoire du sieur de Montauban, capitaine flibustier : Course, traite et littérature
Texte présenté par Maxime Martignon
112 pages (12,5 x 20 cm)
Toulouse: Éditions Anacharsis, 2021
ISBN : 9791027904198
http://www.editions-anacharsis.com/Histoire-du-sieur-de-Montauban-capitaine-flibustier.


La première fois que j'ai lu la relation du capitaine Montauban aux Antilles et en Guinée contre les Anglais, c'était il y a longtemps (au siècle précédent), dans une édition de poche, moderne et tronquée (parue chez J'ai Lu), de l'Histoire des avanturiers flibustiers qui se sont signalez dans les Indes (1699), la seconde version française du livre d'Exquemelin. Elle avait d'abord été publiée à Bordeaux, dès 1697, sous le titre Relation du voyage du Sieur de Montauban capitaine des filbustiers en Guinée, dans l’année mil six cens quatre-vingt-quinze; avec une description du Royaume du Cap de Lopes, des moeurs, des coûtumes & Religion du Païs. C'est cette version originale (écrite à la première personne du singulier, contrairement à celle figurant dans le livre d'Exquemelin), dont il ne reste qu'une poignée de copies, que les Éditions Anacharsis ont choisi pour leur nouvelle édition du singulier récit du flibustier Montauban... nouvelle édition, car déjà en 2001, cette maison d'édition avait publié une première mouture en se basant sur l'édition parue à Amsterdam en 1698, quasiment identique à quelques mots près au demeurant. Cette fois, Anacharsis a confié à Maxime Martignon le soin de présenter, commenter et annoter la relation de Montauban, et c'est ce qui fait toute la différence.

Maxime Martignon, récemment gradué docteur en histoire moderne (Université Gustave Eiffel), « attaché temporaire d'enseignement et de recherche » à l'Université d'Orléans, en est venu à s'intéresser aux flibustiers, par une voie quelque peu détournée, mais pas moins intéressante pour autant. Son domaine d'études est, en effet, beaucoup plus vaste puisqu'il recoupe à la fois l'histoire littéraire, celle des imprimés français de toutes sortes relatifs aux voyages, expéditions et conquêtes publiés au XVIIe siècle, et celle des réseaux savants qui, à l'époque, eurent une part non négligeable dans la diffusion et la critique de ces ouvrages. Dans son introduction, il retrace correctement en s'appuyant principalement sur des documents provenant des Archives nationales d'outre-mer et des Archives départementales de la Gironde, les voyages que Montauban effectua en Amérique et en Guinée avant celui qui fait l'objet de sa relation, et qui se termina dramatiquement. J'écris « correctement », parce qu'il y aurait eu encore des choses à dire quant à ces voyages en utilisant d'autres sources (anglaises, espagnoles et portugaises) comme Jacque Gasser l'a fait dans son Dictionnaire des flibustiers des Caraïbes, dans la notice (p. 345-354) qu'il consacre à ce capitaine. Martignon poursuit son introduction en étudiant la relâche de Montauban en France en 1694, particulièrement son long séjour à Bordeaux, d'où il devait appareiller pour son dernier voyage. Pour bien illustrer son propos, il a d'ailleurs annexé à la relation du flibustier le procès-verbal de l'adjudication de prises anglaises que ce dernier mena à Bordeaux à cette occasion. Enfin, il conclut cette introduction par un intéressant constat : le flibustier, par ses activités de pillage, était aussi l'un des pourvoyeurs d'esclaves d'une colonie. Cependant, là où Martignon se distingue, c'est bien dans sa postface où il raconte l'histoire de la publication de la relation de Montauban, et aussi comment cet ouvrage fut perçu par les élites parisiennes.

Bref, un petit récit d'un flibustier, certes déjà divertissant en lui-même, mais ici sobrement et brillamment mis en contexte. Oui, il est toujours possible de lire gratuitement certaines des premières éditions de récit sur Gallica, Internet Archive ou Google Books. Oui, mais là... vous n'aurez pas droit à plus!

25 février 2022

Pour les plus vieux... et les plus jeunes

Archéologie de la piraterie

J'ai toujours eu un profond respect pour le travail des archéologues... sûrement parce qu'enfant (il y a longtemps déjà), parmi d'autres professions, celle-là me faisait rêver plus que les autres.

Prenez Jean Soulat, archéologue au Laboratoire LandArc, chercheur associé au Centre Michel de Boüard de l'Université de Caen Normandie. Sur le terrain, il a dirigé l'équipe qui a effectué en novembre dernier des fouilles sur l'épave du Speaker, le navire du pirate anglais John Bowen, coulé à l'île Maurice en 1702. Sa prochaine mission aura lieu ce printemps, cette fois à l'île Sainte-Marie, à Madagascar, fameux rendez-vous des flibustiers dans l'océan Indien depuis 1690, où des prospections seront effectués sur terre et en mer. Par la suite, il retournera sur l'épave du Speaker.

Pour en savoir plus sur ce brillant jeune archéologue et son domaine d'expertise particulier (l'archéologie de piraterie), vous pouvez écouter l'émission du 5 février dernier de Carbone, 14, le magazine de l'archéologie de France Culture, dont Jean était l'invité.

Jean est également président de l'association Archéologie de la piraterie, qui regroupe d'autres archéologues et des chercheurs de diverses disciplines. Vous pouvez d'ailleurs suivre les expéditions archéologiques de son équipe dans l'océan Indien sur la page facebook de l'association.

Hormis les articles scientifiques et les rapports de fouilles auxquels on doit s'attendre de tout archéologue, Jean a commis récemment un amusant petit livre adressé aux enfants, qu'il a lui-même illustré. Le jeune lecteur partira ainsi à la rencontre des pirates à travers les histoires contées par le fictif Capitaine Barbe-Grise. Ce personnage l'éclairera de manière humoristique sur la vie des pirates aux XVIIe-XVIIIe siècles à travers les archives, l'histoire et les découvertes archéologiques. Ici, on partira des clichés pour gommer les idées reçues en tournant les pages de ce livre : du trésor caché imaginaire aux enfants pirates. Au programme, perroquets, femmes pirates, célèbres flibustiers et épaves archéologiques...

Capitaine Barbe-Grise: Lumière sur le mythe pirate (tome 1)
Textes et illustrations par Jean Soulat
30 pages (20 x 25 cm)
Samois-sur-Seine: ADLP Éditions, 2022
ISBN : 978-2-9581732-0-3
prix : 15,00 €

Le livre peut être acheté en ligne sur le site de la Librairie archéologique, ou directement auprès de l'éditeur en remplissant un bon de commande. Les fonds récoltés serviront à financer les recherches archéologiques sur les pirates via l'association Archéologie de la Piraterie.

Pour avoir une meilleure idée de son contenu, en voici quelques pages : https://diable-volant.github.io/flibuste/blog/barbe-grise.jpg.

1 février 2022

Notes de lecture : revue Histoire(s) de l'Amérique Latine

Histoire(s) de l'Amérique Latine

Histoire(s) de l'Amérique Latine (HISAL)
Volume 15 : Le chemin des Amériques
10 articles (en français et en espagnol)
Nanterre: Association HISAL, 2022
https://hisal.org/revue/issue/view/29


Les revues savantes, peu importe le domaine d'étude, sont très souvent difficiles d'accès pour le public en général : il faut soit payer une souscription soit être abonné à une institution (généralement une bibliothèque) qui elle-même aura acheté une telle souscription. Lorsque l'on sait que la plupart de ces revues ne rémunèrent même pas les auteurs pour leurs textes (car publier dans une revue savante c'est souvent plus une question de prestige que d'argent), on peut se demander à qui tout cela profite. Est-ce parce que payer pour quelque chose rassure quant à la qualité du « produit »? Je ne sais pas. Quant à moi, j'estime que, si un auteur n'est pas payé pour le fruit de son travail, celui qui le publie doit rendre ce travail accessible à tous gratuitement. Je ne veux toutefois pas polémiquer là-dessus. Mon intention est de présenter ici, en quelques lignes, une revue savante, dont les éditeurs ont choisi cette voie de la gratuité, et il y en a de plus en plus. Avant d'aller plus loin, je dois toutefois ici prévenir le lecteur... et faire ce que l'on appelle, en jargon administratif et juridique, ma « déclaration d'intérêts » : l'an dernier, la revue dont je parle a publié l'un de mes textes. Voilà c'est fait!

Comme son nom l'indique, la revue Histoire(s) de l'Amérique Latine (HISAL) publie des textes relatifs à l'histoire de l'Amérique latine, mais dans une perspective très large englobant plusieurs disciplines, « qu’il s’agisse d’histoire politique, sociale, économique ou culturelle, d’histoire des idées ou des mentalités, de civilisation, de sociologie, d’anthropologie, d’ethnologie, d’art et de sciences ou de linguistique ». Pour sa quinzième édition, HISAL propose un dossier thématique intitulé « Le chemin des Amériques : explorations, collectes et interprétations ». Comme l'expliquent Pascal Monge et Riviale, dans leur introduction à ce dossier thématique : « Au-delà des frontières et des langues, une Europe savante a imaginé les Amériques et les a interprétées. Cette image est donc le résultat de visions différentes, issues d’histoires nationales, de valeurs culturelles, artistiques ou religieuses propres, et d’une présence coloniale – ou de son absence. » Ce sont ces interprétations multiples qui sont re-visités au fil des neuf textes composant le dossier thématique.

Tout cela n'a apparemment que peu à voir avec l'histoire des flibustiers. Peut-être, mais il faut savoir qu'à l'occasion, ces derniers ont aussi ramené de leurs pillages des objets qui se sont retrouvés dans les « cabinets de curiosités », ces collections privées formées par plusieurs érudits au XVIIe siècle, qui, en quelque sorte, préfigurent nos musées modernes. Dans son épilogue à L'Enfer de la flibuste (2021), Frantz Oivié montre, en effet, que quelques perles que certains Indiens de Californie rayaient pour en faire des parures, furent vendues par un flibustier revenant de la mer du Sud à un missionaire jésuite à Cayenne, et que ce dernier envoya ces « curiosités » en France à certains de ses correspondants, érudits comme lui.

15 janvier 2022

Henry Pitman, ou les rendez-vous de Salt Tortuga

Gravure frontispice de Robinson Crusoe (1719)
Gravure frontispice de Robinson Crusoe (1719)

Toute mauvaise chose, même les pires, ayant quelques avantages, ces temps incertains du « virus chinois » — car il faut bien appeler un chat, un chat, n'en déplaise à tous les bien pensants et les peureux de ce monde — sont une occasion rêvée de remettre certaines choses en question, de réfléchir, de découvrir.

Prenez, par exemple, la radio. J'adore la radio, surtout celle par laquelle on s'informe, on apprend des choses... sans la distraction de l'image. Malheureusement, dans mon pays, au fil des dix ou quinze dernières années, cette « radio parlée » (à ne pas confondre avec la talk radio) de qualité a quasiment disparue. Rare en effet sont les émissions radiophoniques canadiennes, qui ne prennent pas l'auditeur pour un simple d'esprit, ou qui ne font pas de la propagande quasi-soviétique des sujets à la mode. Bref, la radio parlée de langue française au Canada intelligente — celle qui invite à la découverte, au rêve, et surtout à la réflexion —, n'existe plus. Et n'en déplaise à mes compatriotes, j'ai l'impression de vivre chez les barbares, dans une société un peu, beaucoup inculte, tournée sur elle-même, avec son petit pain et ses petits jeux, ses petits problèmes insignifiants, et qui aime tant donner des leçons sur tout et sur rien, une société où toute humanité semble avoir disparue au profit d'un discours démagogique, haineux et ségrégationniste, qui augure très mal pour les années à venir. Suffit!

Donc, depuis quelque temps, j'ai délaissé l'écoute des ondes de mon pays pour me tourner vers celles de la « métropole », si l'on veut, celle de la France, comme je l'ai fait il y a quelques années pour la télévision. Je n'ai pas été déçu. Quel choix! L'amateur d'Histoire que je suis se trouve comblé. Parmi mes découvertes, et une qui, évidemment, concerne les flibustiers, je signale la série Une histoire de la piraterie, diffusée en quatre épisodes en 2019, dans l'excellente (mais défunte) émission La Fabrique de l'Histoire, sur France Culture.

Évidemment, comme dans tout, il a du bon et du moins bon. Récemment, j'ai écouté en rediffusion, cette fois sur France Inter, Henry Pitman, le vrai Robinson Crusoe. Il s'agit d'un épisode de l'émission Autant en emporte l'histoire, qui propose à chaque semaine « une fiction historique qui met en scène un personnage... réel ou fictif, pris dans la tourmente d’un épisode de l’Histoire ». Pourquoi me suis-je intéressé à cette émission? C'est parce que le chirurgien Pitman a rédigé un récit de ses mésaventures aux Antilles en 1686-1687, au cours duquel il a rencontré des flibustiers. Bon, je comprends que ce que j'ai écouté était pour l'essentiel une fiction (bien faite au demeurant), mais était-ce vraiment nécessaire d'inclure dans la dramatisation une esclave noire et un Indien, alors que le premier personnage ne figure même pas dans la relation de Pitman, et que le présence du second, dont on sait uniquement qu'il venait de la Floride, n'y est qu'anecdotique? Je passe sur cela, puisqu'il est maintenant de bon ton de se montrer « inclusif ». Ne sommes-nous pas les descendants ou héritiers de vilains et méchants esclavagistes et de « génocidaires »? Alors expions ces fautes sur l'autel de l'Histoire, une Histoire qui est plus que jamais politisée. Bref, je vois qu'en France comme ici, cette nouvelle inquisition intellectuelle s'est propagée plus vite qu'une mutation du virus chinois ou que les mesures « Big Brother » ou « néo-fascistes » des hypocrites qui nous gouvernent...

Mais je m'égare encore... venons-en à l'essentiel (de ma perspective d'historien spécialisé dans la piraterie), soit le traitement qui est donné, dans cette fiction de France Inter, aux flibustiers rencontrés par Pitman. On y met en scène le capitaine Jan Willems alias Yankey (que Pitman n'a jamais croisé), d'un pavillon noir arboré (bel anachronisme), et autres clichés. Donc, par souci de rétablir un peu tout ça, je propose ici un texte qui identifie les flibustiers rencontrés par Pitman, et à la lumière d'autres sources, ce qui s'est effectivement passé. C'est encore une autre primeur, puisque si le texte de Pitman est relativement connu (et qu'il a été récemment traduit en français), la partie qui se rapporte aux flibustiers n'a, elle, jamais été étudiée :

21 décembre 2021

Douce revanche... pour un rancunier

pavillon noir

Il y a environ vingt ans, lors d'un séjour en France, j'avais acheté un livre intitulé D'or, de rêve et de sang : l'épopée de la flibuste, 1494-1588, qui promettait d'être le premier d'une série racontant l'histoire des flibustiers. Or, la suite n'est jamais venue... Pourquoi? Parce que l'auteur fut peu après reconnu coupable de plagiat « partiel », comme le résume la professeure de littérature Hélène Maurel-Indart sur son site Plagiat.net. La victime fut Mickael Augeron, maître de conférences en histoire moderne et contemporaine à la Faculté des Lettres, Langues, Arts et Sciences Humaines de l’Université de La Rochelle.

Si le professeur Augeron fut le seul plaignant dans cette affaire, je doute qu'il ait été la seule victime... ou à tout le moins, si la série s'était poursuivie, il y a fort à parier qu'il y en aurait eu d'autres...

Le plagiaire, Michel Le Bris, est décédé l'année dernière, voilà environ un an. Écrivain prolifique, il a laissé derrière lui une volumineuse production littéraire... dont cet ouvrage litigieux. On peut légitimement se poser la question si pour feu M. Le Bris, chevalier de la prestigieuse Légion d'honneur, commandeur des Arts et des Lettres, ce plagiat n'était qu'une erreur de parcours... ou si c'était une habitude. On pourrait évidemment arguer qu'il a fait beaucoup pour la promotion de la littérature du voyage, qu'il écrivait bien, que c'était un homme engagé, qu'il était sympathique, voire « formidable » comme l'écrivait un lecteur indigné par le billet d'un blog dont l'auteur retenait, comme moi, de la longue carrière littéraire du défunt, son plagiat qui entachait l'ensemble de son oeuvre. Oui, on pourrait facilement dédouaner M. le commandeur Le Bris, mais moi, je n'ai ni l'intention ni l'envie de le défendre ici... et voici pourquoi.

Moins de dix ans après l'achat de ce livre, j'étais moi-même victime d'un plagiat d'une ampleur sans précédent : tout le contenu du Diable Volant, incluant des textes de mes correspondants Jacques Gasser et Roberto Barazzutti, fut entièrement copier et coller pour former l'essentiel, et plus de 90%, d'un livre publié encore par un soi-disant journaliste nommé Jean-Jacques Seymour. Cet individu-là a eu assez de culot pour copier le tout puis de le restituer tel quel dans son livre, jusqu'aux fautes d'orthographes, tout en prenant bien soin d'effacer les noms des auteurs légitimes des textes qu'il a piratés... et évidemment toute référence au Diable Volant.

Cela ne lui a pas suffi, puisqu'il lui fallait affirmer haut et fort la paternité de l'ensemble, ajoutant ainsi le mensonge au plagiat. C'est son éditeur qui s'est chargé de cette ultime bassesse :

« En 5 ans, [J.-J. Seymour] a travaillé près de 6 000 documents, s’est rendu sur les lieux des batailles à Cuba, à Saint-Domingue, dans les musées qui portent témoignages à Boston, La Havane, Paris, la Barbade, la Jamaïque. Il a pu consulter des archives inexploitées. Les Chemins des proies consacrent ces années de recherche en offrant une autre histoire de la flibuste. »

Pourquoi, ne les ai-je pas poursuivis, lui et son éditeur? Pour une simple question d'argent... car comme tout le monde le sait, la Justice a un coût. D'ailleurs, ni le plagiaire ni son éditeur n'avaient fait cas des courriels de protestation que je leur avais écrits à l'époque (novembre 2010) dès que j'avais été informé du plagiat. Un silence qui en disait long, tant sur l'un que sur l'autre, ce qui n'a pas empêché un professeur de littérature bien connu ici, de m'écrire pour se porter pathétiquement à la défense de l'éditeur.

Si le livre imprimé ne semble plus exister depuis longtemps, on peut encore en acheter une copie numérique dans les pays de langue française, dont le mien et la France. Et par hasard, il y a quelques mois, j'ai finalement mis la main sur une copie au format PDF du plagiat en question, et j'ai pu enfin, par moi-même, constater toute l'ampleur de cet acte de « piraterie », de ce grand « copier/coller » exécuté par un menteur, un usurpateur du travail d'autrui, un homme indigne d'être honoré pour son travail intellectuel! Une Légion d'honneur avec ça?

Alors je l'offre ici, gratuitement, au lecteur, parce que — je suis bien obligé de le dire — j'en suis le véritable auteur, bien malgré moi :

Le lecteur pourra aussi comparer son contenu avec celui du Diable Volant tel qu'il apparaissait en 2008-2009, vers le moment du plagiat, et se faire ainsi une idée par lui-même de l'étendu de ce dernier :

Pour le reste, je demeure prêt à croiser le fer avec le plagiaire ou ses complices, éditeurs ou libraires qui continuent de faire de l'argent sur mes travaux, à mes dépens... évidemment s'ils en ont le courage... car si la Justice a un coût, je suis convaincu qu'Elle n'est pas pour autant... aveugle!