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24 septembre 2026

Un autre imposteur canadien

Les Tricheurs, par Le Caravage
Les Tricheurs (détail), v. 1597
par Le Caravage

Me revoici, le temps de vous faire un petit coucou... Entre le deuil de ma belle Chiffon, que je porte toujours, et une grippe terrible qui m'a terrassé au début du mois, mais dont je récupère maintenant, qu'est-ce qui a bien pu me faire sortir de mon antre?

Il y a presque deux mois, je mettais en ligne mon étude sur cet imposteur canadien du XVIIe siècle, Mathieu Sagean. Voilà que cette semaine, je découvre dans l'actualité un imposteur canadien moderne, non pas originaire du sud de la France comme Sagean, mais de l'île Espagnole ou Saint-Domingue (incorrectement appelée aujourd'hui Hispaniola), précisément de l'ancienne partie française de cette île que l'on a affublé du curieux nom de « République d'Ayiti ». On accuse ce monsieur, qui est un écrivain, dit-on, d'avoir produit la totalité de son dernier ouvrage en utilisant l'Intelligence Artificielle, mais de cela, je m'en fous complètement, car je ne lis pas de romans, du moins pas ceux d'auteurs qui sont vivants.

Ce qui m'intéresse c'est que, dans la foulée de cette affaire, l'on découvre que le bonhomme s'est révélé également être un plagiaire, alors qu'il oeuvrait comme journaliste d'opinion au Canada et en France, au début de la décennie 2010. Or, ceux qui suivent ce blog se souviendront, peut-être, que je connais fort bien ce genre d'individu, et pour ceux qui ne le savent pas, je les renvoie à mon billet Douce revanche... pour un rancunier. Je ne peux m'empêcher de remarquer quelques similitudes entre mon plagiaire (décédé il y a quelque temps), et ce nouveau plagiaire. Outre le fait que tous deux ont des sales têtes, ce sont tous deux des hommes en « N », descendants d'esclaves ayant vécu dans d'anciennes colonies françaises de la mer des Antilles. D'ailleurs, le nouveau plagiaire s'est déjà érigé en victime et crie au racisme... Je n'en dis pas plus... Comprendra qui voudra...

J'étais méchant aujourd'hui, comme la grippe que j'ai attrapée. Au plaisir de vous retrouver... sous de meilleurs auspices.

23 août 2026

TEMPUS FUGIT

peinture d'un chat angora par Louis-Léopold Boilly

Loin de moi l'idée de faire de ce blogue une rubrique nécrologique pour chats. Je suppose — et en fait, ça l'est — que c'est ma manière de faire le deuil de mon second et dernier chat — une chatte, qui ressemblait beaucoup au chat du tableau de Boilly ci-contre — qui a vécu avec nous pendant plus de quinze ans, et qui était la camarade de l'autre qui nous a quitté l'année dernière.

Voilà, avec cette seconde disparition, c'est une partie de ma vie qui s'en va, et il n'en restera que des souvenirs. Comme ils ont passé quasiment toute leur vie ensemble, j'ai ajouté un petit mot pour celle-ci à la suite de celui que j'avais écrit l'an passé pour l'autre.

« Ô temps! suspends ton vol, et vous, heures propices! Suspendez votre cours », écrivait La Martine, il y a deux siècles. Oui, j'aurais aimé que tout cela soit suspendu... mais cela aurait été bien en vain, car le temps lui, le vrai, file inexorablement.

05 août 2026

Les aventures d'un imposteur canadien

Harvard University, Houghton Library, MS Can 54, https://nrs.lib.harvard.edu/urn-3:fhcl.hough:34192575
Première page de la relation de Sagean (détail), v. 1700
© Harvard University
Houghton Library, MS Can 54

Il s'est écoulé encore presqu'un an depuis mon dernier billet, et encore plus... depuis mon dernier texte. Je reprends, en quelque sorte, là où je vous avais laissés il y a environ deux ans et demi. Après m'être attaqué aux infortunes d'Alonso Ramirez, je me suis risqué à faire la même chose avec la relation de Mathieu Sagean, autre menteur devant l'éternel. C'est par hasard que je me suis lancé dans l'étude détaillée des aventures que cet ancien coureur de bois canadien prétendait avoir vécues au sein de diverses compagnies de flibustiers, aux Amériques, en Afrique et en Asie. Je connais la relation de ces aventures depuis très longtemps, et je savais qu'elle ne doit pas être considéré comme un document fiable, historiquement parlant. Or, en début d'année, alors que je travaillais sur le flibustier Robert Glover, l'idée m'est venue d'écrire un petit texte à propos des mensonges et vérités contenus dans la relation de Sagean, pensant bien naïvement que ça ne serait pas très long, et que j'aurais vite fait de passer à autre chose... Environ huit mois plus tard, j'avoue m'être bien trompé!

Contrairement à la relation de Ramirez, celle de Sagean — nous en avons la preuve — fut le produit d'une enquêtée diligentée par ordre d'un ministre de Louis XIV, et elle n'était nullement destinée à être publiée, du moins le fût-elle beaucoup plus tard, et partiellement, lorsque les renseignements qu'elle contenait n'avaient plus aucune incidence politique. Cependant, ma tâche s'est avérée beaucoup plus complexe qu'avec le texte de Ramírez, ou pour mieux dire, avec le texte de Carlos de Sigüenza y Góngora, qui en est le véritable auteur. Il m'avait été plus facile de prendre en défaut Ramírez dans ses élucubrations, et surtout d'y apporter des explications convaincantes, sinon rationnelles à la lumière des sources d'archives. Avec Sagean, ce fut tellement difficile que je ne suis arrivé à aucune conclusion, hormis celle que cet homme était un menteur patenté. Excluons d'emblée le récit de découverte d'un Eldorado en Amérique du Nord, car dès le XVIIIe siècle, cette découverte fut considéré comme un amas de mensonges. Pour le reste de son récit, seule une partie de ses aventures — la dernière — est véridique, ce que je démontre d'ailleurs formellement. Quant à ses autres aventures, principalement avec des flibustiers, leur récit est totalement ruiné par une série d'incohérences factuelles majeures. À cause de cela, j'ai cherché à restituer le contexte réel des événements qu'il affirme avoir vécus, et de là, à esquisser certaines hypothèses qui pourront être utiles à ceux qui étudieront ce singulier personnage. Le résultat final est, toutefois, beaucoup moins probant que dans le cas de Ramírez. C'est pourquoi j'ai qualifié le texte qui en a résulté de « notes de recherches ». Vous pouvez les lire ici :

Pour ceux qui s'intéressent aux pirates de l'océan Indien, vous y trouverez certaines choses fort intéressantes.

13 septembre 2025

Ainsi passe le temps...

Chat couché sur un divan, par Steinlen, 1920
Dessin de T. A. Steinlen, 1920 © Musée du Louvre, RF 31830, Recto

Cela fait plus d'un an et demi que je n'ai rien publié d'intéressant ici ou ailleurs. Mes excuses, donc, pour les rares personnes qui peuvent encore suivre ce blogue. Mes excuses également pour ceux à qui j'ai pu promettre des choses, que je n'ai pu livrer. Aujourd'hui encore je n'ai rien à vous offrir... peut-être pas avant plusieurs semaines, quelques mois... Qui sait? Comme certains le savent, je fais ces fonctions d'historien, ou plutôt de chercheur indépendant dans mes temps libres, car je dois travailler par ailleurs (dans un domaine qui n'a aucun rapport avec l'histoire) pour gagner ma vie, n'ayant jamais été, comme la plupart d'entre nous, indépendant de fortune.

Je n'ai pourtant pas arrêté de « chercher » les flibustiers et leur histoire durant tout ce temps, et il y a encore bien des choses à dire, ou à écrire. Il le fallait, parce que durant les douze derniers mois, ces recherches ont été le rempart derrière lequel je me suis caché pour éviter de sombrer dans le désespoir. Pour faire court, du moins ici, j'ai eu le privilège d'avoir été le gardien d'un petit animal à quatre pattes pendant plus de quinze ans, dont l'état s'est graduellement dégradé durant la dernière année, et qui nous a quitté il y a quelques jours. Ce n'était qu'un chat, mais je n'ai pu m'empêcher d'écrire quelques mots bien personnels à son propos. Ceux qui ont eu, ou on crut avoir (car ceci est une affaire de perception), une relation particulière avec un animal comprendrons, sans doute, ma démarche. Quant aux autres, ils feront comme moi il y a longtemps : cela les laissera froid ou ils jugeront cela un peu ridicule. Peu importe votre réaction, mon geste demeure essentiellement égoïste... pour une fois. Sur ce, à bientôt!

05 février 2025

À la mémoire de John de Bry

Archéologie de la piraterie

Le temps passe, et aussi les gens. Chaque personne qui quitte ce monde, que l'on connaît parfois juste de nom ou de réputation, nous rappelle combien la vie est courte et combien le temps file inexorablement. On se dit comme ça, « Tiens, un tel qui est mort! », et cette pensée, un peu égoïste, s'insinue aussitôt à l'esprit : « Ma foi, je deviens vieux! », et puis on passe à autre chose. En voilà un qui vient tout juste de partir, et pour lequel je ferai pourtant une exception en mentionnant ici son décès, et vous comprendez aisément pourquoi.

Je ne connaissais pas personnellement l'historien et paléographe américain John de Bry, mais c'est un chercheur dont j'ai croisé le nom à plusieurs reprises au cours du dernier quart de siècle. Par son travail, il a contribué certainement à dépoussiérer un peu l'histoire des flibustiers, ou si l'on veut des pirates. Pour lui rendre hommage, je laisse ici la parole à ceux qui l'ont véritablement côtoyé, ses amis et collègues de l'association Archéologie de la Piraterie. C'est un bel hommage alors pourquoi s'en priver. Voici donc ce que Jean Soulat et son association partageait sur leur page Facebook, ce mercredi 5 février :

« Chers amis,

« Nous venons d'apprendre avec une grande tristesse le décès de notre collègue et ami John de Bry qui avait fondé avec Jean Soulat le programme de recherche devenu Association, Archéologie de la Piraterie. Nous présentons nos sincères condoléances à sa famille.

« Détenteur d'un doctorat à l'EPHE, John de Bry était un grand historien, paléographe et archéologue franco-américain, spécialiste des épaves, qui a pu mettre ses compétences aux services des plus belles découvertes archéologiques sous-marines notamment l'épave de La Belle qui a fait naufrage en 1686 ou l'épave du Whydah Galley coulé en 1717.

« Tout au long de sa vie, il a toujours multiplié les collaborations avec de nombreux chercheurs en matière d'expertise d'objets venant des épaves des 17e-18e siècles notamment sur l'île de Sainte-Marie dans les années 2000. C'est clairement grâce à John de Bry que nous menons nos recherches sur l'île aujourd'hui.

« Il avait fait la connaissance de Jean Soulat en 2018 pour la préparation de l'ouvrage Archéologie de la Piraterie, aux éditions Mergoil, fin 2019. Cette collaboration a permis de créer notre programme de recherche. Fruit de ce travail, un premier article en anglais a été publié en 2019 dans le Journal of Caribbean Archaeology du prestigieux Florida Museum. Suivront plusieurs articles dont le dernier, paru en mars 2024, dans la revue Afriques, avec la présentation de nos recherches menées en mai 2022 à Sainte-Marie où nous avions fait venir John de Bry sur place, son dernier voyage sur l'île.

« Il est d'ailleurs présent dans le documentaire La véritable histoire des pirates, de Gedeon Programmes, qui met en lumière les investigations de 2022. Encore une fois, c'est grâce à John que nous devons ce film puisqu'il avait toutes les connexions françaises et malgaches, une pensée pour Jean-Aimé Rakotoarisoa, à Stéphane Millière et Michel L’Hour qui l'ont bien connu.

« Il laissera un grand vide dans la thématique de recherche qu'est l'archéologie de la piraterie. Et nous garderons en souvenir les bons moments passés ensemble.

« John, tu vas nous manquer. Merci pour tout.

« Bon vent au gré des flots Matelot. »

28 janvier 2025

Notes de « visionnement » : Les femmes pirates

gravure de Benjamin Cole (1724)

L’épopée des femmes pirates : les filles du vent
Documentaire historique
France, 2024
90 minutes
Réalisation : Laurence Thiriat et Frédéric Malègue
Scénario : Éric Menu et Laurence Thiriat
Production : Goyaves, Amour Fou Luxembourg et Film Fund Luxembourg pour NDR, en collaboration avec l'ORF, France TV et Arte.
Première diffusion (en streaming) : Arte, 13 janvier 2025.
https://www.goyaves.com/les-femmes-pirates/


Un an déjà presque sans un seul petit billet de blogue! Ce n'est pas faute de matière, car j'ai plusieurs textes en chantier, mais bien faute de temps pour les compléter. Il faut dire aussi que le monde d'après la grippe chinoise me pèse, moralement, et depuis la dernière année, financièrement, sans compter les petits soucis qui s'accumulant les uns sur les autres finissent aussi par peser, mais c'est la vie. Il y a des hauts et des bas. Et puis quand on se compare avec pire que soi, on finit par se dire : je suis privilégié tout compte fait. N'est-ce pas?

N'empêche, s'il n'y avait pas eu toutes ces DEI et autres stupidités du genre telle l'écriture inclusive, digne du calendrier révolutionnaire, avec un écoeurant parfum d'ère soviétique. Que dire encore de la sempiternelle crise climatique qu'on nous agite tel un nouvel Apocalypse, et qui sert de prétexte aux investissements les plus fous et les plus inconséquents, et à des taxes nouvelles et inédites. Il y a eu aussi, et non des moindres, ces milliards dépensés durant la fameuse pandémie, et cette immigration volontairement exagérée (du moins ici) qui ont contribué beaucoup à l'inflation. Ce qui fait que ceux qui comme moi appartiennent à la classe dite moyenne s'appauvrissent de jour en jour, et que dire de ceux qui sont plus pauvres... Nos politiciens auraient avantage à faire appel à leur sens commun, et moins à l'intelligence artificielle.

C'est triste à dire, mais la seconde élection de Trump comme président des États-Unis est peut-être ce qu'il fallait pour secouer nos sociétés qui se sont engoncés dans un carcan quasi-religieux depuis le début du second millénaire. Espérons toutefois que le remède ne soit pas pire que le mal... mais aux grands maux, les grands remèdes, paraît-il...

Donc, je suis d'humeur méchante... De quoi voulais-je vous parler? Ah oui! Ce documentaire que j'ai visionné sur les femmes pirates. Je ne serai pas très gentil là non plus. Avant de commencer, je dois d'abord faire ce qu'il est convenu d'appeler dans le jargon « une déclaration d'intérêts ». Il y a presque deux ans, j'ai été approché par l'un des scénaristes du documentaire pour y participer à titre d'expert, sur recommandation de quelqu'un pour qui j'ai beaucoup de respect. J'ai cependant refusé pour plusieurs raisons qui me sont personnelles, mais que je peux résumer ainsi : la caméra et le micro ne sont pas ma tasse de thé. Bref, je suis meilleur à l'écrit. Je ne voulais donc pas faire dépenser inutilement temps et argent à ces gens-là pour une entrevue qui risquait d'être ratée. À chacun ses petits caprices. Une autre raison qui a motivé, accessoirement, mon refus, était le sujet du documentaire. Il me mettait mal à l'aise. Par mes recherches, je sais que pour toute la période que j'ai étudiée, il n'y a aucune femme pirate ou « flibustière » dans les Antilles, hormis deux des vedettes du documentaire, Mary Read et Anne Bonny, membres de l'équipage d'un petit pirate (John Rackham) qui serait demeuré insignifiant sans la curiosité que suscita la présence de ces deux femmes à ses côtés. Ce qui m'étonna encore plus, et me confirma dans mon malaise, c'est qu'outre ces deux piratesses avérées, le documentaire devait également aborder — et ce fut d'ailleurs le cas — la carrière « flibustière » de Marie Dieulveult, seconde épouse de Laurent de Graffe, l'un des plus fameux marins de la mer des Antilles de la seconde partie du XVIIe siècle.

Quelques mots ici concernant De Graffe. D'origine hollandaise, il s'était d'abord établi à Tenerife, aux Canaries, où il était marié. En 1676, lors de la prise du navire espagnol à bord duquel il servait comme maître-canonnier, il avait été fait prisonnier par des flibustiers de Saint-Domingue. Ses qualités étaient telles que, tout prisonnier qu'il fût alors, le sieur de Grammont, l'un des deux capitaines qui l'avaient capturé, lui avait donné le commandement du fort défendant l'entrée du lac de Maracaïbo lors de la campagne de six mois que les flibustiers français y firent en 1678. Au retour de cette expédition, le même Grammont l'avait promu capitaine d'un petit bâtiment. Devenu chef flibustier, De Graffe s'était signalé par la prise (1682) d'un navire de guerre espagnole portant 120 000 écus destinés aux garnisons et fortifications de Santo Domingo et de San Juan de Puerto Rico. Il devint ensuite l'un des plus importants capitaines corsaires des Antilles, participant entre autres aux prises de Veracruz (1683) et de Campêche (1685). Nommé major pour le roi (1686) à Saint-Domingue, il fut promu lieutenant de roi (1691) dans la même colonie. Après que son épouse canarienne eut fait annuler leur union, De Graffe s'était remarié, en 1693, avec Marie Dieuleveult, veuve possédant des terres au Cap et au Quartier-Morin (côte nord de Saint-Domingue), héritées de ses deux précédents époux.

Voici ce que j'écrivais au sujet de cette seconde madame de Graffe à la personne de chez Goyaves (la société productrice du futur documentaire) avec qui j'ai échangé quelques courriels concernant ma possible participation au projet. C'était en avril 2023 :

« ...cette histoire voulant que Laurent de Graffe ait amené son épouse en course avec lui ne repose que sur du vent. Au mieux, la dame a-t-elle pu voyager à bord d'un navire commandé par son mari, ou appartenant à celui-ci (quelque part entre la date de leur mariage en 1693 et sa capture par les Espagnols en 1695) pour passer d'un quartier de Saint-Domingue à l'autre, ce qui est, par ailleurs, invérifiable.

« Pour savoir d'où provenait cette fable, j'ai vérifié autant dans les manuscrits du Jésuite Jean-Baptiste Le Pers (réputé pour ses nombreuses erreurs) que dans l'Histoire de Saint-Domingue, de son confrère Charlevoix, mais je n'y ai absolument rien trouvé. Nul besoin de vous dire qu'il n'y a rien à ce sujet dans les archives non plus.

« En fait, la référence la plus ancienne à cette fable se trouve dans Léon Treich, Les Gentilshommes de la flibuste (1944) :

...elle suivit Laurent De Graff dans tous ses embarquements... demeurant sur le pont des bateaux au milieu des plus rudes canonnades. Les flibustiers la considéraient comme une sorte de mascotte... et il lui était toujours attribué une part de butin.

« C'est ainsi que Francis Lacassin cite Treich dans sa préface à une édition moderne et tronquée du livre d'Exquemelin (Éditions J'ai Lu, 1984). Voilà, c'est encore un exemple, parmi bien d'autres, malheureusement, démontrant qu'il ne faut pas se fier à ce qui a été écrit sur les flibustiers avant la fin du siècle dernier. J'avoue m'y être laissé prendre il y a plusieurs années, et je comprends maintenant pourquoi mon défunt collègue Jacques Gasser, dans son dictionnaire des flibustiers, ne mentionnait pas que De Graffe amenait son épouse avec lui en course. Bref, tout ça est à mettre au panthéon des arnaques aux côtés du capitaine Borgnefesse, de T'Sterstevens et Alaux. »

Que Marie Dieuleveult ait eu un fort caractère et beaucoup de tempérament, je le concède volontiers, mais de là à en faire une « flibustière », il y a un monde, qu'on a ici franchi allègrement au mépris non seulement de toute véracité historique, mais de toute vraisemblance!

Il est un peu dommage, par ailleurs, que le documentaire ait brossé un portrait si stéréotypé de Laurent de Graffe, personnalité beaucoup plus complexe que ce qui en est dit, qui songea plusieurs fois à quitter les Français au cours de sa carrière, soit pour joindre les Anglais, ou pour retourner servir les Espagnols, ayant eu des offres à cet effet de ces deux nations. Ce fut d'ailleurs le cas au moment où sa femme fut capturée au Cap en 1695. Enfin, il n'était pas le sujet du documentaire (bien qu'il en mérite un à lui tout seul), mais seulement l'un de ses « accessoires masculins ».

Beaucoup plus intéressant aurait été de révéler le rôle que certaines femmes jouèrent en arrière-plan dans l'univers masculin de la flibuste et de la piraterie. Par exemple, le cas de Marthe Baudry, l'épouse de Jean-Baptiste Ducasse, ancien négrier et corsaire, gouverneur de Saint-Domingue (1691-1700) contemporain et supérieur du sieur de Graffe. Depuis Dieppe, elle fut la procuratrice de son mari en France, et de bien d'autres, et on peut la qualifier de véritable « femme d'affaires » de son temp, à l'exemple de sa mère Marthe Chauvel, elle-même fille et veuve d'armateurs, et elles ne sont pas les seules. À ce titre, le véritable rôle de Marie Dieuleveult auprès du lieutenant de roi De Graffe est d'avoir fait de lui, grâce aux terres acquises aux décès de ses deux précédents maris, un riche et prospère planteur à Saint-Domingue, ce que le Hollandais n'avait jamais été jusques là. Évidemment, c'est beaucoup moins glamour que d'être une piratesse ou une amazone.

La trame des quatre histoires présentées dans L’épopée des femmes pirates — les trois autres étant celles de Mary Read et Anne Bonny, ainsi que de Louise Antonini, qui servit à bord de navires de guerre français sous la République et l'Empire — provient du livre de Marie-Ève Sténuit, Femmes pirates: Les Écumeuses des mers (Paris, Éditions du Trésor, 2015), p. 49-88 (Read et Bonny), 93-106 (Antonini) et 163-171 (Dieuleveult). D'ailleurs, Mme Sténuit, qui est historienne de l'art et archéologue (!), est le principal expert interviewé durant le documentaire. Elle prête bien des intentions à ses héroïnes, et ses propos, ainsi que celle de la narratrice, sont fortement teintés de féminisme, et je n'ai pu m'empêcher de faire un parallèle avec les pires moments des Secrets d'histoire, où l'on voit de l'homosexualité là où il n'y en a pas. Ce n'est plus de l'histoire, mais une sorte de discours politique qui s'alimente à tout ce qui peut le conforter, quitte à perpétuer des faussetés et dire des inepties. Que de talents et d'argent gaspillé. Heureusement, en ce qui concerne ce documentaire, les interventions des historiens Philippe Hrodej, toujours aussi pertinent, et Kevin Porcher, dont j'ai apprécié les textes, et maintenant les commentaires, et de Mme Dominique Rogers, que j'ai découverte à cette occasion, — chapeau bas, madame et messieurs — sauvent un peu la mise, mais à mon avis, pas du naufrage.

Enfin, avis aux producteurs de documentaires traitant de l'histoire maritime, SVP arrêtez de nous montrer des navires à voiles naviguant tout droit sur une mer calme sans aucunes voiles déployées. C'est invraisemblable. On voit bien qu'ils sont propulsés par un moteur! Pitié aussi, moins de reconstitution historique. Si vous voulez faire un film de fiction, faites-en un, mais cessez de mêler les genres, et puis revoir des séquences de combat, qui se ressemblent toutes, aux 10 à 15 minutes, c'est lassant et agaçant, un peu comme la bande-annonce d'un film que l'on visionnerait en boucle.

Cher lecteur, je vous avais prévenu. J'étais d'humeur assassine, et mon sabre, s'il est un peu beaucoup ébréché, peut encore faire mal. Bon, mes excuses à ceux ou celles qu'il aura pu écorcher. Je ne vous connais pas, et il n'y a rien de « personnel » comme on dit ici. C'est juste que vous vous êtes aventurés sur un sujet que je connais très bien, et dont j'ai toujours défendu l'intégrité.

12 février 2024

Reconciling the Impossible: the Historical Facts and the Misfortunes of Alonso Ramirez

Carlos de Sigüenza y Góngora (Mexico City, 1645-1700), “Infortunios de Alonso Ramírez. [The Misfortunes of Alonso Ramírez],” Grolier Club Exhibitions, accessed December 1, 2023, https://grolierclub.omeka.net/items/show/1672
Title page of Infortunios de A. Ramirez (1690)
Copyright © Hispanic Society of America

I hope that those who usually follow my work in French will forgive me, but the subject of this blog post, as well as the study it introduces, really requires the use of the lingua franca of our time...

Long considered a pure fiction, the Infortunios de Alonso Ramírez, a small work published in Mexico in 1690, chronicles the misfortunes of a Spaniard who was held captive by a gang of English pirates traveling in the Asiatic seas for about two years. Over the past twenty years, this work has been the subject of several studies, which tend to demonstrate that it is a partially true story. Accordingly, some scholars posited that its author was a prisoner aboard the Cygnet, a ship on which the famous William Dampier served, as well as in the same capacity aboard a second pirate ship called The Good Hope. However, Ramírez's account is replete with so many half-truths and lies that it is difficult, if not almost impossible, to arrive at any certainty, and this reduces its historical importance. But reading the scholars who have examined the Infortunios so far, one could believe the opposite and consider it a valuable testimony for the study of 17th-century piracy. In fact, this erroneous perception comes directly from their failure to paint a relatively complete and fair picture of the adventures of the historical pirates they assimilated to those of Ramírez's account, an essential point in order to draw reasonable hypotheses about his Infortunios. This text will attempt to fill that gap. The exercise will be done not only using the unavoidable narratives of Dampier and documents from the Archivo General de Indias relating to the Philippines, but above all using other ones coming mainly from the archives of the defunct Dutch East India Company, which were not very accessible or little used until now. In doing so, new (and better) foundations will be laid for the future study of the historicity of Ramírez's "Misfortunes", which will be, in any case, particularly difficult. It will also be an opportunity, in the light of the same sources, to reassess the voyage of the Cygnet in Asia, as well as the less known one of Captain John Eaton's company, to which some of the pirates of the Good Hope had belonged.

You can access this study here:

Be aware that this is my own translation of the original text that I first wrote in French. One of my acquaintances was kind enough to review it, pointing out the most important mistakes. The result is certainly not perfect, and further editing would have been required. I therefore pray the reader to be indulgent. However, any suggestions for enhancing or correcting this paper will be greatly appreciated. And as always, any comments or questions regarding the contents are welcome. Good reading and... discoveries!